Journal d’un vieux confiné… Jour 30

En cette période de confinement, mon ami Rodolphe Trouilleux, qui vient de rejoindre le blog vous fait part d’un journal imaginaire : « Journal d’un vieux confiné  »  Historien, auteur de nouvelles, conférencier, rédacteur au Journal Le Chat Noir, on me présente souvent comme le spécialiste de Paris secret et insolite, rappelant en cela mon livre éponyme. C’est un peu vrai mais Paris dans son ensemble me passionne depuis toujours. La ville d’hier et d’aujourd’hui, ses multiples histoires et faits divers occupent mon quotidien. Incorrigible piéton, je parcours les rues parisiennes en tous sens, et mes découvertes sont nombreuses. Qu’elles soient théâtrales, littéraires, gastronomiques, etc, les surprises sont souvent au rendez-vous et c’est un plaisir de les partager.

 

Trentième jour de confinerie.

Maman m’avait presque ordonné de faire le ménage en grand, un vrai adjudant ! C’est vrai que fallait pas rigoler, la belledoche était annoncée pour la matinée, alors on devait faire propre. Elle a lavé l’Asticote qu’était pas ravie, vue qu’elle plutôt est du genre à sentir sous les bras, et puis elle lui a collé un grand nœud jaune au niveau du collier, une vraie pâtisserie, et parfumée en plus ! Oui mais l’autre elle a rétabli la vérité en pétant à qui mieux mieux. Et Cui cui, il nous fait un miracle : ses poils repoussent, et avec encore un peu de temps, il aura l’air presque convenable.

Et la Divine elle s’est fait aussi le Régécolor des beaux jours, couleur gris-mauve, et s’est ébouriffé la touffe avec des bigoudis. Beaucoup de boulot pour un résultat passable : je l’aime mieux au naturel qu’avec sa bille de clown, mais j’ai rien dit forcément, j’ai même joué les faux culs en m’extasiant sur sa coupe. Elle était ravie, comme quoi il lui faut pas grand-chose pour être heureuse.

On a bien tout regardé dans la chambre de la princesse : tout est bien en place, les chatons, le cochonnet en premier communiant, la photo de mariage bien grave et celle de Chirac sur la table de nuit. Tout ça sur fond orange et bleu, ça donne un maximum.Et j’avais failli oublier l’horreur profonde, le machin que j’aurais bien laissé au grenier mais que j’ai accroché « parce que c’est beau et que ça a de la valeur » m’a dit Maman : le carillon de leur mariage, une curiosité, tu parles ! Un Ouest Munster qui gueule : ding ding ding ding, dong dong dong dong ! (deux fois) et puis un coup pour chaque heure. Un modèle de luxe avec le cadran chromé et la boite en vrai bois de cercueil ! On a l’impression que ça compte les heures qui te rapprochent du caveau, sinistre !

Mais pour l’instant je l’ai pas remonté, et après je pourrai toujours dire qu’il est en panne, vu que la vioque elle est sourde comme un pot.

Les gens de l’épade nous ont appelé enfin au moment de leur délivrance : ils avaient l’air soulagés et il nous ont dit « bon courage » avec le ton qu’on parle aux condamnés. Le convoi était parti et il fallait bien deux heures de route.

Enfin, à onze heures et demie, on les a vu arriver enfin, avec deux motards en tête. Maman elle était fière comme si elle avait un bar tabac. La sirène des flics avait rameuté tous les voisins d’un bout à l’autre de la rue : la Calamité Jeanne en robe de chambre à rayures, le cocu du bout de la rue en marcel, la petite infirmière et sa maman, et les deux plus croquignolets, le Lucien en lapin en train de bouffer une carotte et le ras du plancher en robe léopard et talons aiguilles. Une vraie ménagerie, mais en fin de compte des gens sympas qui nous faisaient tous un petit signe de main pour nous encourager.

La belledoche est enfin sortie de l’ambulance en pantoufles et en robe estampillée Felix Potin. Maman est allée vers elle pour l’embrasser mais même là c’était pas possible, alors elle s’est mise à pleurer.

Et je dois dire que moi aussi j’en menais pas large quand j’ai vu les deux infirmiers déguisés en cosmonautes qui la soutenaient et portaient sa petit valise.

On vit un drôle de truc pas drôle, tout de même…

La vioque marchait à petits pas, doucement. Elle a monté les deux marches devant l’entrée comme un automate, sans un mot et puis on l’a assise dans un fauteuil du salon. On a dit merci aux cosmonautes pour leur bons services et ils sont repartis.

Maman, toute contente de revoir sa mère, elle a essayé de lui causer, mais l’autre elle entend rien et elle voit pas grand-chose, alors…

Elle était étrangement silencieuse, et ça lui ressemblait pas. Revenir Atome, comme ça, à cause d’un virus à la gomme, drôle d’aventure tout de même.

J’ai monté la valise dans la chambre, j’ai ouvert les volets et, comme ça, je me suis assis sur le lit, à côté de l’Asticote qui bougeait pas et du Cui cui qui ronronnait comme une vieille guimbarde. J’ai alors posé ma tête dans mes mains repliées et j’ai craqué…

Alors pour le reste, hein… On verra demain.

Copyright R.Trouilleux

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Historien, auteur de nouvelles, conférencier, rédacteur au Journal Le Chat Noir, on me présente souvent comme le spécialiste de Paris secret et insolite, rappelant en cela mon livre éponyme. C’est un peu vrai mais Paris dans son ensemble me passionne depuis toujours. La ville d’hier et d’aujourd’hui, ses multiples histoires et faits divers occupent mon quotidien. Incorrigible piéton, je parcours les rues parisiennes en tous sens, et mes découvertes sont nombreuses. Qu’elles soient théâtrales, littéraires, gastronomiques, les surprises sont souvent au rendez-vous, et c’est un plaisir de les partager.

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