Journal d’un vieux confiné…Jour 21

En cette période de confinement, mon ami Rodolphe Trouilleux, qui vient de rejoindre le blog vous fait part d’un journal imaginaire : « Journal d’un vieux confiné  »  Historien, auteur de nouvelles, conférencier, rédacteur au Journal Le Chat Noir, on me présente souvent comme le spécialiste de Paris secret et insolite, rappelant en cela mon livre éponyme. C’est un peu vrai mais Paris dans son ensemble me passionne depuis toujours. La ville d’hier et d’aujourd’hui, ses multiples histoires et faits divers occupent mon quotidien. Incorrigible piéton, je parcours les rues parisiennes en tous sens, et mes découvertes sont nombreuses. Qu’elles soient théâtrales, littéraires, gastronomiques, etc, les surprises sont souvent au rendez-vous et c’est un plaisir de les partager.

 

Vingt-et-unième jour de confinerie

Ça nous connait avec Maman, l’apéro, vu qu’elle a été verseuse à la cafétéria de la Belle Jardinière quand elle était jeune. Alors à sept heures du soir on a sorti les fusées, bien alignées, les chips, les croustilles et les olives qui piquent. J’avais fait chauffer le barbecul dès six heures. Ça fumait un peu mais comme le voisin d’à côté y faisait pareil, y avait pas de problème. Tout le monde avait sorti le matos des beaux jours, on sentait vraiment que c’était un moment de contentement. Paulot, le ras du plancher, avait mis sa plus belle robe, une ancienne à Maman avec des fleurs, la mère de l’infirmière avait installé sa table de camping, le Lucien avait fait de même, et avait gardé heureusement ses fringues pour l’occasion, comme le reste de la famille, et même le cocu du bout de la rue il avait installé sa guillotine à saucisson et le grand fauteuil pour installer sa princesse.

Quelle gourgandine celle-là, c’est pas possible ! Quand elle est sortie de chez elle on la voyait de loin dans ses fringues à deux mille balles, ses pompes de marque et se bijoux des beaux quartiers. elle avait les yeux qui clignotaient comme d’habitude. J’ai jamais vu un système comme ça ailleurs, une vraie machine à faire tomber les mecs, avec son regard à la Lorraine Bocal, sa chute de reins qui donne le vertige et une voix du genre de celles qui parlent dans le poste des aéroports.

Moi elle m’a jamais rien inspiré vu que j’ai toujours été fidèle à Maman. Elle a bien tenté des approches mais j’y ai dit que je mangeais pas de ce pain là et même qu’il était trop cuit pour elle. Mais ça n’a pas été le cas d’autres types dans la rue ; J’ai les noms mais je suis pas une balance. Et l’autre là, le cocu qui la ménage comme une petite chose fragile, avec des ceci et des cela. Des méchants disent qu’elle l’a épousé pour son pognon. Faut dire qu’on a beau le regarder dans tous les sens, de face de profil ou de côté, il est sacrément tarte et il a rien pour inspirer l’amour ; mais enfin, moi ce que j’en dis…

Bref y avait une sacré bonne ambiance dans ma rue, avec en bruit de fond des tire-bouchons, des assiettes et des verres. Ça sentait un peu la fumée mais ça faisait partie du spectacle. A 8 heures y’en a qu’on applaudi comme d’habitude alors on a fait pareil. Y’en a un qu’à joué du clairon et un autre du tambour. C’est juste après qu’on a sorti les saucisses de chez Gradoub. Tout le monde en avait pas autant et on était sacrément fiers. On en a filé au voisin avec une canne à pêche pour garder la distance de la confinerie, et puis après à d’autres.

Ah c’était sympa tous ces gens qui chopaient nos saucisses dans la rue ! Si on m’avait dit qu’un jour je ferai la pêche aux voisins je l’aurai pas crû ! Avec Maman on disait « tiens, ça mord » et tout le monde rigolait. Ça a bien duré deux heures l’apéro des grillages avec de la musique, des gens qui chantaient et qui se marraient comme des baleines. On se sentait loin de la Corona et de ses misères. Et puis il y a eu un moment de flottement qu’on a pas compris, un genre de murmure qui se rapprochait de chez nous et, juste derrière, des applaudissements de plus en plus fort : c’était la petite infirmière qui rentrait chez elle, tellement intimidée, si rouge… Confuse !

Ça a duré un moment et puis on a vu toutes les personnes venir, seules, pour dire ce qu’ils pensaient à la petite, des remerciements, forcément, et des tas de choses agréables. On allait y aller aussi avec Maman quand elle m’a arrêté en me prenant par le bras. La Calamité Jeanne qui se pointait avec le sourire aux lèvres et son chat en laisse, tu parles d’une apparition ! On pensait qu’elle allait nous jeter un sort la vieille, au lieu de ça on l’a vue toute causante avec la petite et elle qui lui envoyait des tas, des tonnes de baisers. Et puis la vieille elle est retournée chez elle pour regarder son Zorro qu’elle disait.

Quand on a causé avec l’infirmière elle nous a tout expliqué : la Calamité elle avait peut-être levé la jambe dans sa jeunesse mais pas seulement, elle avait été aide-soignante à Paris et le plus beau dans tout ça, c’est que les cadeaux d’hier, c’est à elle qu’on les doit. On sait pas d’où elle les sort mais c’est comme ça, garanti ! Du coup on a tous porté un toast à la santé de la vieille qu’était une fée du bout de la rue, pas la sorcière qu’on croyait. Et comme ça on sait toujours pas qui c’est qu’a mis le mot désagréable de l’autre jour, mais c’est pas grave, ce soir, on était loin de la confinerie. Alors pour le reste, on verra demain, avec la gueule de bois !

Copyright R.Trouilleux

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Historien, auteur de nouvelles, conférencier, rédacteur au Journal Le Chat Noir, on me présente souvent comme le spécialiste de Paris secret et insolite, rappelant en cela mon livre éponyme. C’est un peu vrai mais Paris dans son ensemble me passionne depuis toujours. La ville d’hier et d’aujourd’hui, ses multiples histoires et faits divers occupent mon quotidien. Incorrigible piéton, je parcours les rues parisiennes en tous sens, et mes découvertes sont nombreuses. Qu’elles soient théâtrales, littéraires, gastronomiques, les surprises sont souvent au rendez-vous, et c’est un plaisir de les partager.

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