Il est des spectacles totalement inclassables dont l’ensemble finit par ressembler à une apparition ou plutôt mieux, une hallucination collective. Crusoé repart est de ceux-là. Une pièce courte mais intense, entre comédie absurde et drame sur l’enfermement. Un bijou d’inventivité à applaudir au Studio Hébertot.
Connaissez-vous le dramaturge Daniel Creuzot, disparu tragiquement il y a une trentaine d’années ? Non ? C’est normal. Il s’agit d’un metteur en scène fictif auquel Marie-Élisabeth Cornet et Dominique Langlais rendent hommage à travers le spectacle Crusoé repart, vraie fausse future conférence autour de l’auteur de la comédie musicale Robinson Crusoé, l’opéra rock qui n’a jamais vu le jour. Vous êtes perdu ? Pas autant que les personnages d’Amandine et Michel qui oscillent entre vie étriquée et souvenirs d’une rencontre qui n’a pas pris le chemin escompté.
Retour en arrière. Ces deux-là, la vingtaine florissante, se sont rencontré le jour de la première de ce fameux Robin Crusoé, l’opéra rock, mais également jour du décès de leur auteur préféré, Daniel Creuzot. Tandis que le spectacle est annulé, la mort dans l’âme, ces deux-là passent une soirée à errer dans Paris, se faisant la promesse de se revoir pour finalement ne jamais oser se lancer dans cette aventure naissante. Trente ans plus tard, chacun a vécu une vie sans histoire et ils se retrouvent dans le même fan club de Daniel Creuzot, avec la volonté de faire revivre sa mémoire en une conférence qui réunira ses derniers fans. Tandis qu’ils remontent le fil d’une carrière éclair, les voici enfermés dans le théâtre municipal où ils répètent. Ce confinement involontaire sera-t-il propice à réveiller une flamme éteinte ou au contraire, va-t-il les conduire à la folie totale ?
Dans un décor de théâtre en travaux, Amandine et Michel s’ébrouent et battent en retraite plutôt que d’affronter ce qui les anime vraiment : reprendre là où ils en étaient restés, trois décennies plus tôt. Crusoé repart commence donc comme une comédie absurde à la Jérôme Deschamps avec ces petites gens presque ridicules mais touchants, qui se sont inventé une existence palpitante à laquelle personne ne croit. Mais quand ils se retrouvent enfermés, leur véritable nature va prendre le dessus, ressentiments compris.
D’un faux spectacle autour des personnages de Michel Tournier, Robinson Crusoé et Vendredi, perdus sur leur île déserte, le vrai spectacle reproduit quant à lui cette solitude à deux, mais dans un espace clos. À partir de là, tout devient possible et de Deschamps, on a l’impression de vriller dans un de ces cauchemars vertigineux, oniriques et toujours avec du second degré en filigrane, dont se repait le réalisateur Charlie Kaufman. La comédie, de primesautière, devient étrange, grinçante, presque dérangeante. Un mélange des genres savamment dosé, auquel les deux comédiens s’en donnent à cœur joie, avec une énergie débordante et l’énergie du désespoir. Un spectacle inclassable donc, mais c’est là que réside sa force : il ne ressemble à aucun autre et c’est tant mieux.
Au Studio Hébertot (78 bis, boulevard des Batignolles 75017 Paris) le 31 octobre à 19 et les 5-6-7 février à 21h30.

(Partenariat => J’ai été invité mais ça ne change rien, j’ai vraiment adoré puisque je fais l’article à la suite :)




