L’histoire détonante d’une famille emprisonnée dans le non-dit.
J’ai découvert un seul en scène percutant et drôle qui éveille, intrigue, fait rire puis réfléchir bien après. J’ai donc voulu discuter avec l’auteur et l’interprète de ce spectacle » drôlement queer », le comédien Sébastien Ventura . Il m’a semblé intéressant d’approfondir ses choix artistiques forts. Car ce n’est pas un stand up mais un seul en scène sur ce que l’on décide de dire ou de taire. Sébastien est un comédien formé au théâtre et à la danse, ce qui lui permet de livrer une brillante performance pluridisciplinaire, poétique et acide, à laquelle j’ai été sensible.


Marina :
Bonjour Sébastien, j’ai eu la chance d’assister à ton seul en scène « Tempête » que tu joues tous les jeudis à 21h au Bouffon Théâtre dont je recommande d’ailleurs en passant, la belle programmation. Ma première question, es-tu parisien d’adoption ?
Sébastien :
Oui, j’ai grandi dans la campagne entre Lyon et Saint-Étienne. J’ai eu envie d’en partir parce qu’il ne se passait pas grand-chose et qu’il me fallait sortir d’une sorte d’instabilité affective. Le théâtre a été pour moi une émancipation, la possibilité de dire qui je suis vraiment. Prendre la parole est cette nécessité qui m’a poussé à devenir comédien. La même envie viscérale d’écrire est la genèse de ce spectacle.
Marina :
Ta performance est formidable. On est surpris par cette énergie du désespoir qui enchaîne sur un moment loufoque. Tu passes d’un personnage à l’autre, d’un genre à l’autre, en parlant, chantant, dansant avec une fluidité impeccable et très réjouissante. C’est un tourbillon d’humour et de drame qui d’une seconde à l’autre amuse ou inquiète. Ton spectacle est une invitation à la soirée d’anniversaire de Bernard qui fête ses 50 ans. Façon subtile, je trouve, d’impliquer les spectateurs et de nous faire réfléchir sur le dérapage tragi-comique de ce bal masqué. Est-ce que tu as choisi la cellule familiale pour mieux dénoncer, mais sans juger tes personnages, le ravage des non-dits…
Sébastien :
Il m’a semblé que l’endroit le plus intime d’un être, sa famille, peut aussi être parfois celui où l’on connait aussi très mal nos proches. Le théâtre dans ma vie a été comme une révélation : c’est là où les mots ont le droit d’être prononcés et de résonner. Ils peuvent guérir aussi. Taire la vérité peut porter préjudice, empêcher des liens, les abîmer. Les non-dits, les mensonges empoisonnent. Le personnage de Wendy par exemple, porte à confusion. Elle doit rester enfermée dans sa chambre, mais quel âge a-t-elle vraiment ? Je ne le dis pas pour semer le trouble.


Marina :
Ne pas tout comprendre dans l’intrigue c’est original et fort. Parce que justement les questions n’ont pas besoin de réponses en art. C’est ce processus qui m’a intéressé dans ton écriture. Les conventions sociales enferment et créent des tabous tels que la peur de la mort liée au jeunisme ou de la différence et de l’homosexualité. J’ai pensé, je ne sais pas si cette référence te convient, au cinéma de Luis Buñuel mais dans une version actuelle et queer. Lui qui malmène admirablement la bourgeoisie, ridiculise les limites de la bienséance par l’humour en dénonçant son absurdité… Avec le majordome Rodrigo, le cocktail champagne-anxiolytiques de Catherine, as-tu choisi de mettre en scène une famille plutôt aisée, ce qui permet comme le faisait Buñuel de cristalliser à cause du vernis social, toutes les peurs que la parole de vérité véhicule ?
Sébastien :
Oui c’est une famille qui n’existe pas, et en effet la référence me plait ! Tout devient absurde et c’est l’édifice familial entier qui se fissure. Tous sont à bout de souffle, emprisonnés dans le mensonge. Il leur parait plus facile de faire semblant que d’affronter les vérités. Résultat ils sont poussés dans leurs retranchements, et ce qui devient fou c’est de préférer souffrir que de trouver le remède : les mots sur les maux. Pourtant de là seulement arrive le renouveau, un nouveau souffle, une libération.
Marina :
Il me semble que le microcosme familial est comme la société à petite échelle. Si l’on n’y trouve pas sa place, ce sera compliqué dans le monde. Tu nous montres que c’est un lieu de non-dits et que cela va déterminer l’individu dans un rapport au monde biaisé et chaotique à l’image de la famille de Bernard. Et enfin, pourquoi ce choix d’incarner Fanny Ardant, l’invitée, amie de toujours de Bernard ?
Sébastien :
Elle apporte une idée presque rassurante de l’artiste. Sa liberté de ton, le personnage très reconnaissable rassure. Dans tout ce fatras émotionnel, la puissance destructrice des non-dits, elle est une figure artistique qui fait du bien, elle permet de dénouer la situation. Elle est la figure de l’art qui est tapis dans l’ombre comme une petite étincelle.
TEMPÊTE
Texte et jeu Sébastien Ventura
Mise en scène par Camille Roy
Création Lumière, Matthias Fahem
Création sonore et musicale. Benjamin Ribolet
Scénographie Najma, Darouich
Chorégraphie et travail corporel. Laura Desideri
Tous les jeudis à 21h
Durée 1h20
Bouffon Théâtre 25/28 rue de Meaux 75019 Paris
réservations : https://www.billetreduc.com/337362/evt.htm
Téléphone : 01 42 38 35 53



