« LA CORDE » AU THÉÂTRE MARIGNY

Si le film La Corde d’Alfred Hitchcock est encore dans toutes les mémoires, on oublie qu’il s’agissait d’une adaptation d’un huis clos théâtral signé Patrick Hamilton, lui-même inspiré d’un fait divers qui avait scandalisé l’Amérique. La Corde est de retour sur scène au théâtre Marigny, en un jeu de massacre réjouissant qui dévoile toute la cruauté de l’âme humaine.

Bertrand Exertier

En 1924, deux riches étudiants américains en droit enlèvent et tuent un adolescent de 14 ans pour le seul plaisir de commettre un crime parfait, du fait de leur simple supériorité intellectuelle. Ils furent arrêtés et emprisonnés. Le crime eut un tel écho qu’il entra rapidement dans la culture populaire : une pièce de théâtre, intitulée La Corde, écrite par Patrick Hamilton, puis le film éponyme d’Alfred Hitchcock (son premier en couleur, par ailleurs), avec James Stewart. Plus d’un siècle après ce meurtre abject, le revoici sur scène, au théâtre Marigny où l’on retrouve tout ce qui fit le sel et le succès des deux premières œuvres inspirées des crimes de Nathan Leopold et Richard Loeb.

Nous voici donc dans un loft (parisien, cette fois-ci, la pièce ayant été relocalisée à la capitale française) de la fin des années 1940. Un loft rempli de cartons, les deux gens qui l’habitent préparant leur départ pour la Suisse le lendemain. Sans crier gare, ils assassinent un ancien ami de la faculté de droit venu leur rendre visite et dissimulent son corps dans un coffre. Coffre qui servira de table pour la dernière soirée qu’ils organisent, désirant faire de leur forfait, un acte témoignant de leur fatuité et de leur intelligence supérieure. Ils convient donc la mère de l’un, aristocrate imbue d’elle-même, la fiancée du cadavre (et qui attend donc son promis avec une vive impatience), un voisin serrurier (pour une touche de classe sociale populaire) et leur professeur de philosophie, seul capable de comprendre leur méfait, afin de rendre la soirée la plus piquante possible. Mais ils vont se prendre à leur propre piège…

Bertrand Exertier

Ici, tout n’est que dissimulation/exposition, en une savoureuse dualité : Louis et Gabriel, les deux jeunes roturiers, cachent leur homosexualité, faisant entendre qu’ils vivent en colocation, ce que leurs convives feignent de croire. Ils dissimulent un cadavre, mais affichent en grande pompe l’arme du crime (une corde) et le lieu où il est transposé (le coffre transformé en table pour l’apéritif dînatoire). Les classes sociales se mélangent mais ne se comprennent pas (opposition entre blagues graveleuses du serrurier et des sentences philosophiques du professeur, richesse ostentatoire de la mère et mépris de classe évident), tout est un jeu de dupes dont le point d’acmé sera de faire semblant d’effectuer une véritable enquête pour savoir qui, d’entre tous, pourrait être un assassin. Ou la perversion à son comble. Louis et Gabriel désirent si âprement montrer leur supériorité qu’ils en savonnent leur propre planche afin de décupler leur plaisir sadique.

Bertrand Exertier

Il y a un côté suranné dans cette Corde. L’ambiance de film noir, l’humour saupoudré par petites touches, les personnages ancrés dans leur position… Quiconque connaît le film culte d’Hitchcock sait comment cela va finir. Mais pourtant, on est pris (à la corde). Notamment par le jeu des principaux protagonistes. Audran Cattin est parfait en meurtrier imbu de lui-même, vil et vénéneux. Thomas Ribière est excellent en co-meurtrier toujours sur le fil, sur le point de craquer et la grande Myriam Boyer compose une odieuse mère de famille prête à tout pardonner à son fils et à vilipender son entourage. Les dialogues sont percutants, la mise en scène fluide, donnant l’impression au spectateur qu’il est une caméra scrutant les moindres détails de cette affaire machiavélique. On aurait presque eu envie que tout ceci dure plus longtemps encore, que ce jeu du chat et de la souris devienne toujours plus retors. Mais tout est là pour procurer un frisson de plaisir entre l’envie que les deux criminels soient découverts et celui qu’ils s’en sortent. Si le film d’Hitchcock est inoubliable, gageons que cette relecture de la pièce d’Hamilton le sera tout autant.

La Corde au théâtre Marigny (Carré Marigny 75008 Paris) – du mercredi au dimanche jusqu’au 28 décembre.

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Journaliste de formation et amoureux de Paris, J’ai écrit pour différentes publications à gros tirage (Questions de femmes, Le Républicain Lorrain, Carrefour savoirs, Aux petits oignons…) et pour des sites culturels (Evene.fr, Grand-Ecart.fr…). Pour Fille de Paname, je rédige articles et interviews essentiellement dirigés vers la culture. julien@filledepaname.com

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