« À MOTS DOUX » AU THÉÂTRE DU ROND-POINT

Génération en chantier.

À travers le portrait d’un adolescent plongé dans l’imaginaire né de sa passion dévorante pour les chansons de Mylène Farmer, Thomas Quillardet dresse avec À mots doux un spectacle hybride entre musique et théâtre qui se révèle une quête de soi et d’amour. Drôle, touchant et garanti sans contrefaçon.

1999. Sylvain, adolescent, est fan de Mylène Farmer, au point de s’enfermer dans sa chambre et de vivre des fantasmes nés des chansons de la star flamboyante. Autour de lui, tout un aréopage d’artistes qui sortent de son lit, de derrière ses rideaux, pour mettre en scène les plus gros tubes de Mylène, qu’il orchestre lui-même. De Libertine à Pourvu qu’elles soient douces, de Désenchantée à Je t’aime mélancolie en passant par Tristana, Regrets, California, C’est une belle journée et Innamoramento, Sylvain crée la bande-son de son existence, entre solitude, désir d’amour (XXL, forcément) et sentiment de ne pas être compris. L’adolescence dans toute sa splendeur, entre moments de liesse et d’abattement qui donne pourtant envie de se lever et de fredonner avec lui.

Car que l’on aime ou non Mylène Farmer, difficile de ne pas battre des pieds, taper dans ses mains et chanter au rythme des tubes qui sont égrenés ici, tant la star fait partie de notre inconscient collectif depuis plus de 40 ans. Mieux, elle est entrée en grâce d’une intelligentsia qui la snobait jusqu’à présent : on parle d’elle et en bien dans Les Inrocks ou sur FIP et France Inter, des sociologues se penchent sur son œuvre si influencée par la littérature, les arts et le cinéma, des stars de la scène émergente et même du rap reconnaissent son talent, ce qu’elle a apporté à la musique et la qualité de ses spectacles. Farmer est devenue une institution et la prendre comme fil conducteur d’un adolescent en quête d’identité est une excellente idée.

Comme Barbara et Dalida en leur temps, Mylène Farmer incarne à la fois la poésie, la féminité à son paroxysme, le trouble, la solitude, la mélancolie et le stupre, le tout, sur des musiques entraînantes balayant le spleen de ses paroles. À mots doux (titre inspiré du refrain de Sans contrefaçon) est ainsi non seulement un hommage d’un fan (on sent Thomas Quillardet particulièrement investi et fin connaisseur de la carrière de l’artiste avec de multiples références ignorées des profanes), mais aussi un plaidoyer pour l’adolescent que nous avons tous été, passionné par quelque chose qui nous tenait en haleine ou en vie.

De l’incompréhension des adultes face à cette passion dévorante à leur acceptation (magnifique scène où le père offre un billet de concert pour le Mylènium Tour dont on revit l’entrée emblématique par les yeux émerveillés de Sylvain), À mots doux ne néglige pour autant pas de mettre de nombreuses touches d’humour entre deux réorchestrations acoustiques qui prouvent l’intemporalité des paroles de l’artiste et leur capacité à résonner à toutes et tous.

Tant et si bien que cette force (ces passages sont vraiment formidables) sont aussi la faiblesse de cette louable entreprise : avec des paroles et des musiques aussi fortes et connues de tous, les scènes non-musicales font presque pâle figure, servant parfois de passe-plat au prochain numéro chanté. Jusqu’à un final grandiose comme seule sait le faire Mylène Farmer, provoquant, comme elle, l’art de la frustration : une disparition soudaine qui laisse les spectateurs volontairement sur leur faim pour des envies d’encore.

Mais on se laisse séduire, tout comme pour elle, par la qualité de la scénographie, son inventivité sans limite, ses costumes, son interprétation, sa pudeur et sa démesure. Nul doute que si la star daigne venir se glisser dans la salle (véritablement intergénérationnelle, elle aussi, tant les parents viennent avec leurs enfants pour leur faire comprendre pourquoi ils l’aiment tant), elle ne pourra qu’en ressortir… enchantée.

À mots doux, au théâtre du Rond-Point (2 bis, avenue Franklin Roosevelt 75008 Paris). Jusqu’au 22 février, du jeudi au samedi à 19h30 et le dimanche à 17h.

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Journaliste de formation et amoureux de Paris, J’ai écrit pour différentes publications à gros tirage (Questions de femmes, Le Républicain Lorrain, Carrefour savoirs, Aux petits oignons…) et pour des sites culturels (Evene.fr, Grand-Ecart.fr…). Pour Fille de Paname, je rédige articles et interviews essentiellement dirigés vers la culture. julien@filledepaname.com

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