LE PARIS DE CHRISTOPHE VALLÉE, ÉCRIVAIN ET PHILOSOPHE

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Christophe Vallée est écrivain et philosophe et notamment l’auteur de L’amante Interdite. Voici son Paris.

paname et moi

Depuis quand êtes-vous à Paris ?

« Être de Paris ce n’est pas y être né mais c’est y renaître ». Cette phrase de Sacha Guitry
résume le sentiment que l’on a quand on arrive à Paris : le sentiment d’une immense liberté. Paris est une des rares villes au monde où personne ne s’intéresse à son voisin, ce qui peut donner un certain sentiment de solitude mais procure également à rebours un immense sentiment de liberté. Albert Camus (dont l’immeuble où il a travaillé pendant des années donne sur ma chambre-bureau et auquel je pense presque tous les jours par la force des choses) a très bien résumé ce sentiment : « savoir rester seul un an dans une chambre pauvre apprend plus à l’homme, plus à l’homme que cent salons littéraires et quarante ans d’expérience de la vie parisienne ». On n’est pas à Paris depuis telle date ou depuis telle autre; Paris est d’abord l’expérience d’un espace intérieur qui rejoint un espace extérieur qui n’a pratiquement pas changé depuis le XIXe siècle et qui permet de rencontrer l’histoire à tous les coins de rue. C’est cette continuité entre le présent et le passé qui saute à la vue dans toutes les rues et qui est absolument touchante. Je sors de chez moi, je descends la rue Montorgueil où ont vécu, habité, aimé, mangé Claude Monet, Balzac, Alexandre Dumas, Hugo et tant d’autres, je tourne à droite c’est la rue où Gavroche été tué, je remonte plus au nord où Mozart a vécu là avec sa mère, etc. Cette superposition d’un espace passé avec un temps présent est absolument prodigieuse.

Votre premier souvenir à Paris ?

Je dois avoir entre six et sept ans, mes parents me font visiter les étages supérieurs de la tour Eiffel, je refuse de monter car nous sommes en hiver il y a du brouillard et je leur démontre qu’on ne verra rien que c’est inutile… Nous y allons quand même dans un ascenseur avec un bruit indescriptible ; nous arrivons au premier étage, bien évidemment nous ne voyons rien. J’ai un sentiment bravache d’avoir eu raison…

Tour_Eiffel_Wikimedia_Commons
Crédit photo Wikipédia

Paris vous le/ la définiriez comment ?

Comme un ventre ! Celui que décrit Zola quand il parle du ventre de Paris mais aussi celui que décrit plus tard Céline dans Mort à crédit puisque j’habite au centre de Paris où pratiquement rien n’a changé depuis ces deux auteurs. La cour des Miracles est toujours là avec sa horde de ce qu’on appelle aujourd’hui par prétérition des migrants… Comme s’il y avait un génie du lieu qui attirait toujours les mêmes êtres au même endroit… Paris grouille de tous les sens, un mouvement incessant, on court toujours dans le métro même si on ne travaille pas… c’est Paris le mouvement permanent qu’a bien décrit Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, cette agitation permanente du petit peuple de Paris qui doit se battre tous les jours pour avoir de quoi manger le soir et où dormir. Émile Zola dans le Bonheur des dames a cette belle phrase : « C’était un développement qui lui semblait sans fin, dans la fuite de la perspective ».

Quel est votre ou vos endroit(s) favori(s) à Paris ?

Le centre de Paris où j’habite est décrit par Émile Zola dans Pot-bouille et L’Argent et Honoré de Balzac au début des «Scènes de la vie parisienne ». Rien n’a changé ou presque depuis la fin du XIXe siècle. Les passages l’hiver sont un régal, on peut sortir sans avoir froid ni être mouillé et l’on peut pratiquement faire le tour du plus petit arrondissement de Paris en passant exclusivement par des galeries. La Galerie Vivienne, le Passage des Panoramas, première voie de la capitale dotée de l’éclairage au gaz, le Passage du Grand Cerf, la place du Caire, la galerie Colbert, le Palais Royal, le Passage Choiseul, celui où a vécu Céline dans ses jeunes années et qui donne sur les grands boulevards tout cela est d’un enchantement infini à toutes les époques puisque l’hiver on se croirait sur le périphérique mais l’été il n’y a personne, ce qui fait que l’on peut flâner en visitant des librairies en étant presque seul.

passage des panoramas
Galerie Vivienne / Crédit photo Wikipédia

Et puis les théâtres ! Les héros de Balzac, de Stendhal et de Zola vont au théâtre exclusivement dans le centre de Paris . L’Opéra Comique cher à Stendhal, (il est mort lui aussi en plein centre de Paris) est une merveille complètement coupée des grands boulevards avec une place d’un calme tout provincial. Les Bouffes-Parisiens, Le Théâtre des Variétés, le théâtre Antoine, la Comédie-Française tous ces lieux de culture forment une carte du tendre à nulle autre pareille.
Marcher sur les trottoirs qui ont été foulés par Frédéric Lemaître, Arletty, Michel Simon, Sarah Bernhardt et tant d’autres est profondément émouvant.

Quel est votre musée favori ?

Les musées de la ville de Paris sont beaucoup moins connus que les musées nationaux, il y a moins de monde et certains sont des véritables bijoux : ainsi le Musée de la Vie Romantique dans le neuvième arrondissement, vous pouvez découvrir des tableaux des écrivains du XIXe siècle, des coupures de presse de l’époque, des objets ayant appartenu à des écrivains éminemment parisiens comme Charles Baudelaire. Au printemps et l’été vous sortez, la maison qui trône au milieu d’un jardin est d’un calme absolu et vous pouvez manger , boire et fumer en pensant à tous ces écrivains que vous venez de voir… Endroit magique…

Un restaurant fétiche ?

Le premier étage, le petit salon pour quatre personnes maximum de l’Escargot, rue
Montorgueil : vous tirez les rideaux pour fermer la porte que n’ouvrent les serveurs qu’entre deux plats et vous êtes seul au monde… Si la banquette pouvait parler elle en raconterait des choses… Tant d’écrivains sont venus ici clandestinement ou officiellement… L’endroit n’a pas changé depuis le XIXe siècle alors que le rez-de-chaussée a été refait… Egalement le Chien qui fume, maison de qualité où l’on n’est jamais déçu avec des produits de la mer d’une fraîcheur incroyable.

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Au Chien qui Fume

Une boutique fétiche ?

Comme son nom l’indique : G Detou… petite construction littéraire pour indiquer
effectivement une boutique d’alimentation où l’on trouve de tout rue Tiquetonne dans le
deuxième arrondissement. Si vous cherchez un miel particulier fait dans le village plus reculé de la Crête c’est là que vous le trouverez… Une merveille avec des gens adorables, une patronne comme on disait autrefois qui a l’œil et qui vous conseille de façon très
professionnelle ce qui devient exceptionnel…

Un salon de thé, un café, un brunch ou autre à recommander ? 

Le Dôme à Montparnasse qui malgré les ans donne toujours l’impression quand on rentre et qu’on évite la terrasse d’être dans de mini salons et d’être seul monde. Un havre de paix.

Quel est votre quartier préféré ?

Le centre de Paris Rive Droite, le quartier latin, Saint-Germain-des-Prés, Montparnasse.
Toujours là encore en raison du poids de l’histoire que l’on sent à chaque pas. « Il n’est bon bec que de Paris» François Villon.

Comment vous déplacez-vous à Paris ?

À pied bien évidemment. « Être Paris, c’est marcher ! » (Victor Hugo) Premièrement parce que j’habite en plein centre de Paris mais aussi parce que c’est à pied que l’on peut découvrir les secrets de Paris par-delà le percement des avenues haussmanniennes et retrouver derrière les façades le Paris du 18e ,17e ,16 siècle . C’est en outre le conseil avisé que donne le grand marcheur de Paris Léon Paul Fargue dans son livre posthume sur les 20 arrondissements de Paris. Tout autre moyen de transport ne nous permet pas de pénétrer les mystères de Paris. On se promène le long d’un boulevard, une porte est ouverte et l’on découvre un hôtel particulier plein de verdure dans un calme absolu. Ce ne sont que dans ces espaces verts pour la plupart privés que l’on trouve encore des moineaux qui ont pratiquement disparu du centre de Paris alors qu’ils pullulaient à la fin du XXe siècle.

Que diriez-vous à Paris ? 

Te Amo ! Et que cela dure toujours !

Si Paris était une chanson / une musique ? 

Ce sont les étrangers qui ont le mieux parlé de Paris car les parisiens souvent ne se rendent pas compte du bijou dans lequel ils vivent : « J’ai deux amours, mon pays et Paris » de Joséphine Baker est je crois la plus belle chanson, la plus belle déclaration d’amour à l’égard de Paris. Il y en a évidemment bien d’autres, je pense à A Paris chanté par Yves Montand, Paris s’éveille de Jacques Dutronc, Charles Trenet , Édith Piaf mais celle de Joséphine Baker est particulièrement émouvante.

 

Si Paris était une odeur ? 

L’odeur des moineaux mouillés qui s’ébouriffaient devant vous quand il pleuvait en automne et en hiver à Paris et qui a complètement disparu. Seule l’odeur de la Seine reste intacte surtout en hiver.

Votre saison préférée à Paris ?

Incontestablement l’automne. La lumière y est féerique, le jaune orange des arbres des parcs irise la ville lumière d’une couleur étrange qui se heurte à la dureté minérale des façades haussmanniennes. Les couchers de soleil sur la Seine ondulent comme s’ils résistaient une dernière fois encore à la chute définitive dans l’eau. « Sous le pont Mirabeau coule la Seine et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne la joie venait toujours après la peine viennent les jours sonnent l’heure les jours s’en vont je demeure ». Qui d’autre que Guillaume Apollinaire a le mieux parlé de cette magie où l’air rencontre l’eau du fleuve ?

 Un bar préféré, un lieu la nuit ?

Le square Henri IV sous le pont Neuf le soir quand le soleil se couche, la perspective du Louvre et de l’institut n’a pas changé depuis des siècles. Sentiment à la fois d’éternité et de la fuite du temps, troublant. Quant au bar après avoir passé 17 ans outre-mer et à l’étranger je n’en ai pas retrouvé de chaleureux, d’authentique… Tout semble convenu, aseptisé, fabriqué,préfabriqué, standardisé… La durée de vie ne dépasse pas un an dans le meilleur des cas… En tout cas dans le centre de Paris… Comme le dit Patrick Rambaud il y a plus que des mangeoires …

square vert galant
Crédit Photo Wikipédia

Paris le matin ? 

Aussi surprenant que cela paraisse, Paris le matin reste marqué par le premier métro à
l’époque où l’on pouvait encore fumer et où la première cigarette du matin que vous offrait un inconnu vous permettait de lier contact avec un être que vous ne reverriez plus jamais et permettait d’adoucir le néon blafard du métro…

Paris le dimanche ?

Incontestablement la balade le long des quais de la Seine en fin de journée qui reste un
moment privilégié où la fuite du temps est retenue par la pérennité des monuments. Le
moment où l’éclairage public commence à inonder les façades de l’île Saint-Louis et de l’île de la cité est un moment de grande poésie et de grande beauté. Les concerts d’orgue à Saint Eustache à 18 heures sont également un grand moment de sérénité.

Paris et vous ? 

Curieusement je n’ai parlé de Paris que dans mon premier roman publié il y a une quinzaine d’années à l’étranger intitulé le Crépuscule de l’aube, clin d’œil comme vous le remarquerez au roman de Romain Gary. J’y décris le Quartier latin qui était encore un quartier universitaire et des lieux de pouvoir, l’Assemblée nationale, le palais de l’Élysée et le quartier des ministères. Et puis je ne l’ai plus jamais évoqué dans mes livres suivants, mon roman sur l’Afrique n’en parle que pour citer le nom de Paris et mon prochain roman qui sortira cette année et qui aura lieu dans la Hongrie de la seconde guerre mondiale n’en parle pas. C’est certainement parce que cette ville est tellement intime qu’il est très difficile de l’évoquer sans trahir son essence. Van Gogh a dit une très belle phrase à ce sujet : « N’oubliez pas que Paris, c’est Paris, il n’y a qu’un Paris ». Paris est donc également non seulement mon lieu professionnel mais également l’endroit où j’écris ,entouré de ces voix silencieuses qui percent à travers l’histoire de la ville. Au mois de mars est sortie une Anthologie littéraire internationale dans un grand pays francophone préfacé par un prix Nobel de littérature où des extraits de mon dernier roman côtoieront des textes entre autres de ce grand parisien que fut Charles Baudelaire… On n’échappe pas à Paris…

Merci Christophe !

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Publié par

Amoureuse de Paris, j'aime partager mes découvertes culturelles, gastronomiques... Je vous dis ce qui m'a plu pour vous donner envie de sortir dans cette si jolie ville qu'est Paris où l'on a la chance d'avoir tant à faire, à voir, à goûter et à tester... Également désormais : des interviews !

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