“C’est la zone !” Quand Paris était ceinturé de bidonvilles

Paris en 1855 / Henriot

“C’est la zone !”, entend-on souvent à propos des endroits peu recommandables. Mais très peu savent que cette “zone” fait référence à un véritable endroit, la zone, qui a ceinturé la Ville Lumière de bidonvilles pendant près d’un siècle. 

Ses origines remontent aux années 1840, lorsque le gouvernement d’Adolphe Thiers décide finalement de doter Paris d’une enceinte militaire, alors que le souvenir des occupations de 1814 et 1815 par la coalition européenne suite aux défaites napoléoniennes est encore vivace. Les limites de la capitale sont constituées depuis la fin du XVIIIe siècle par le mur des Fermiers généraux, frontière fiscale dont le tracé correspond aux boulevards extérieurs (et aux lignes 2 et 6 du métro) ; l’enceinte fortifiée, d’un périmètre de 34 km correspondant aux actuels boulevards des Maréchaux, s’étend sur les banlieues limitrophes de la capitale – Batignolles, Montmartre, La Villette, Belleville, Vaugirard, etc. Les abords de cette enceinte militaire sont logiquement décrétés non constructibles sur une distance de 250 mètres : il s’agit d’une zone non aedificandi.

Ivry 1913

En 1859, après plus de discussions que l’on ne le pense souvent, la banlieue comprise entre le mur des Fermiers généraux et l’enceinte de Thiers est annexée à Paris : les barrières du XVIIIe siècle sont rasées et les limites de la ville repoussées aux nouvelles fortifications. Une partie des populations les plus miséreuses de l’ancienne banlieue s’installe alors sur cette zone non aedificandi, mais la plupart de ses constructions sont rasées et ses arbres abattus à la veille du siège de Paris à l’été 1870. Elle commence à se repeupler dès 1872, de Tsiganes d’abord, puis de chiffonniers et autres petits métiers urbains. De plus, cette zone se confond progressivement dans les esprits avec les talus intérieurs et le fossé de l’enceinte, lieux de loisirs populaires mais aussi de crimes et suicides, s’insérant globalement dans la continuité de l’imaginaire des barrières de la première moitié du siècle.

À partir des années 1890, de nombreux ouvriers s’installent sur la zone où le prix des terrains et loyers est bien plus attractif que dans les arrondissements périphériques de la capitale. Un décret du 13 juillet 1901 autorise la construction de baraques légères, augmentant ainsi fortement l’installation de populations pauvres sur la zone qui forment de véritables bidonvilles : en 1914, elle compte 30 000 habitants environ. C’est justement à cette époque que l’on utilise souvent le terme raccourci zone, ainsi que le néologisme zonier pour son habitant. Mais cette périphérie “malade”, solution temporaire à la crise du logement, inquiète et fait depuis le départ objet de débats. Car au tournant des XIXe et XXe siècles, les discours sur la dégénération nationale, le péril des classes laborieuses révolutionnaires et la sauvagerie des périphéries incarnée par l’imaginaire des Apaches battent leur plein. 

Saint-Ouen

C’est finalement en décembre 1912 que l’État vend la quasi-totalité de l’enceinte fortifiée à la Ville de Paris qui s’engage à exproprier les zoniers et raser l’enceinte afin de construire des habitations à bon marché (H.B.M.) et divers équipements municipaux. Si l’enceinte militaire est rasée au lendemain de la guerre, la zone perdure. Dense amas de logements très divers – baraques, roulottes mais aussi pavillons –, elle est peuplée en 1926 de 42 400 habitants environ, dont 8 000 étrangers récemment arrivés d’Europe centrale et orientale et du Maghreb. La zone est annexée à la capitale entre 1925 et 1930, et les propriétaires zoniers, opposés à l’expropriation, deviennent locataires de l’État à la fin des années 1920. Mais divers facteurs la retardent, si bien qu’une décennie plus tard moins d’un cinquième de la zone a été déblayé. Tant matériellement que dans les discours, zone et banlieues limitrophes se fondent progressivement en un même ensemble au cours de l’entre-deux-guerres, d’autant que l’aspect criminel de la zone sert à discréditer la “banlieue rouge” en plein essor à partir de 1924 et ses immigrés.

Vanves 1951

Le gouvernement de Vichy, dans le contexte de sa Révolution nationale, accélère le projet de suppression de la zone mais ne l’achève pas. C’est après la guerre que ce qu’il en subsiste est petit à petit remplacé par des tours de logements, décharges publiques ou encore parcs de voitures d’occasion, et puis à partir de 1956 par les chantiers du boulevard périphérique. Mais c’est à cette même époque que se propagent les néologismes zoner et zonard : le terme zone et ses dérivés acquièrent rapidement un sens plus large et véhiculent un imaginaire plus vaste que ceux de la zone non aedificandi de Paris, dont la disparition définitive est entérinée par l’inauguration du boulevard périphérique en 1973.

Sources et photographies :

  • Article de James Cannon : “La zone entre classes laborieuses et classes dangereuses : les marges parisiennes de la Belle Époque à la fin des années 1970” paru dans la revue Espaces et sociétés en 2017, disponible sur Cairn 
  • Conférence d’Isabelle Backouche : “Photographier la Zone de Paris, aménagement urbain et lecture ethnographique (1930-1960)” sur YouTube
  • Photographies consultables sur Gallica

Benoît Collas

Benoît est passionné de Paris et son mémoire de recherche, Le Monde retrouvé des bouillons parisiens, a remporté le prix Maitron 2021 ! Pour suivre son instagram avec plein d’autres histoires parisiennes, c’est sur le compte @histoireparisienne

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Amoureuse de Paris, j'aime partager mes découvertes culturelles, gastronomiques... Je vous dis ce qui m'a plu pour vous donner envie de sortir dans cette si jolie ville qu'est Paris où l'on a la chance d'avoir tant à faire, à voir, à goûter et à tester... Également désormais : des interviews !

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