Ôde à la liberté et à la féminité, Va aimer ! est le nouveau spectacle d’Eva Rami où elle retrouve son double d’autofiction pour un seule en scène aussi drôle que bouleversant. Un coup de cœur doublé d’un tour de force.
Il est de ces spectacles que l’on n’oublie pas. T’es toi !, le précédent seule en scène d’Eva Rami est de ceux-là et nous avions rencontré l’autrice et comédienne à cette occasion. Deuxième volet d’un triptyque autobiographique et fictionnel, T’es toi ! était une injonction à l’indépendance. L’actrice y retrouvait, après Vole !, son double Elsa Ravi en apprentie comédienne, gravissant tous les échelons la menant vers la consécration, du moins, vers l’appréhension totale de son métier, entre cours de théâtre et professeurs hétéroclites, premiers castings et acceptation par sa famille de sa vocation.
Dans Va aimer !, ils sont tous de retour ou presque. Les parents d’Elsa, ses grands-mères (oui, même la petite araignée protectrice du précédent volet et dont l’âme s’était envolée à la fin), mais les professeurs et mentors sont désormais aux abonnés absents pour laisser place aux amies de cœur. Car ce n’est pas exactement une suite que propose Eva Rami, plutôt la découverte d’une nouvelle facette de la vie de son double, un côté sombre et tortueux qu’on ne lui avait alors pas connu, même si l’humour reste en filigrane.
Spectacle post #metoo et dans l’ère du temps à l’époque où le non-consentement finit par résonner enfin dans les médias, Va aimer ! aborde de front, mais avec subtilité, l’emprise masculine et tous les démons qui l’accompagnent. Jusqu’à une révélation finale qui glace le sang. Eva Rami traite également avec le talent qui est le sien, les diktats imposés aux femmes depuis leur naissance dans un monde régi par les hommes, entre celles qui les suivent sans sourciller (les générations précédentes) et celles qui décident de s’y soustraire et d’inverser le rapport de force (les générations actuelles, peu ou prou). Ainsi, un homme qui couche avec plusieurs femmes est un Don Juan, une femme qui en fait autant, est la dernière des catins. Mais ce leitmotiv est en passe de changer totalement et Va aimer ! est un spectacle nécessaire et d’utilité publique pour y parvenir. C’est un cri du corps, un exorde à la révolution sexuelle (après tout, il commence bien par la visite privée d’un vagin voué ici au plaisir et non à la reproduction), un modèle absolu de didactisme par le rire et l’émotion.
Eva Rami a tous les dons. Elle se démultiplie en une farandole de personnages plus ou moins cabossés par la vie, sans nul besoin d’accessoires ou si peu, juste par la cambrure d’une pose, l’imposition d’un geste, la tonalité de la voix. Entre flashbacks et fantasmes, elle parvient à sortir de sa chrysalide pour amorcer sa mue, celle d’une femme libre qui a trop subi, trop souffert et exhorte les autres femmes à en faire de même. Pour que ces douleurs ne se reproduisent plus, pour que les hommes apprennent à comprendre ce que le non veut dire. Va aimer !, c’est la possibilité d’un ailleurs, d’un autre part, c’est panser les plaies pour ne plus abîmer l’amour. Cela passe par une chanson poignante, par une grand-mère aimante même de l’au-delà (toujours appelée à la rescousse et répondant encore présente), par un texte d’une rare justesse et une reine de la scène. À la métaphore de l’araignée protectrice, succède ici celle de l’oiseau enfermé dans la cage : s’il reste enfermé, il ne risque rien, car une fois en liberté, lui qui n’a rien connu d’autre, il ne peut que périr. Eva Rami elle, a décidé d’ouvrir sa propre cage et de prendre son envol sur scène. Elle est l’essence même du théâtre : une incarnation du spectacle vibrant. Vivement le prochain volet.
Va aimer ! au théâtre Lepic (1, avenue Junot 75018 Paris), les lundis à 21h et les mardis et mercredis à 19h, jusqu’au 30 avril.







