Génération désenchantée
Une sororité vivant en autarcie, à l’abri du monde extérieur et surtout, celui des hommes. Trois sœurs sous la coupe d’une mère trop aimante et dépressive. Les Tournesols est une pièce peu aimable mais qu’on aime tendrement, signée Fabrice Melquiot. À voir de toute urgence.
Black aime fredonner des chansons dans une langue qui n’appartient qu’à elle. Brown se donne corps sans âme aux hommes de passage. Blue passe son temps à tenter de se suicider, tout en pouvant prédire l’avenir tragique de ceux qui la consultent par téléphone. Trois sœurs aussi dépressives que celles de Tchekhov, vivant à l’abri du monde extérieur comme des chaperons rouges captifs pour éviter de croiser le loup. Mais celle qui règne en maîtresse sur elles, c’est leur mère, Violet, addict aux anti-dépresseurs et qui, si elle oublie de les prendre, vire à la marâtre… Un portrait de famille qui a de quoi faire cauchemarder, s’il n’était pas aussi doux, à la manière d’un Virgin Suicides.
Car l’écriture de Fabrice Melquiot passe du désagréable (les saillies de la mère envers ses filles quand elle n’est plus elle-même) au piquant (les trois sœurs ne manquent pas d’humour, ni d’amour entre elles), avec des touches de poésie pour faire passer l’indicible. Ces quatre femmes ont préféré vivre en recluses depuis la mort du père comme si cette figure était la seule à même de les protéger. Toutes quatre ont alors peur de vivre réellement : Black est amoureuse de son psy mais n’ose pas s’émanciper en sa qualité d’aînée ; Brown ne fait que des mauvais choix amoureux la conduisant à subir un viol ; Blue est persuadée d’être un ange et que des ailes lui poussent dans le dos. Quant à Violet, désabusée totalement, plus rien ne semble compter pour elle hormis ses filles adorées dont elle refuse qu’elles quittent le nid.
Les Tournesols est un petit bijou d’émotions porté par un quatuor de comédiennes au diapason, dont l’alchimie se ressent à la moindre réplique : Nikita Gassot, Solène Guittenit, Jeanne Masson et Delphine Lacheteau. Quatre actrices transcendées par leurs personnages qui permettent de tenir à flot un drame familial à la frontière du dérangeant, pour le porter vers des cimes, loin du néant si attirant. Une prouesse.
Les Tournesols au Funambule Montmartre (53, rue des Saules 75018 Paris) jusqu’au 26 mai, du jeudi au samedi à 21h et le dimanche à 16h.







