« Tout ce que peut l’amour » au Guichet Montparnasse

de Chloé Duperrin

La compagnie Les Wonderbiches a pris à bras le corps un sujet si délicat et difficile voire dérangeant, qu’il m’a semblé important de vous le présenter. Il fallait oser se lancer dans un tel défi sur scène :  traiter du sujet du cancer surtout quand s’agit de celui d’un enfant et d’autant plus quand l’issue du combat est le deuil périnatal. Le spectacle est une réussite à tous points de vue.

Cette pièce est l’adaptation par Cécile Parichet d’un livre, Tout ce que peut l’amour de Chloé Duperrin ( 2022 Michalon Editeur ). Elle met en scène le témoignage de cette mère avec délicatesse, sans détour et avec une certaine joie de vivre qui rend l’expérience théâtrale très belle, où le tragique et le sensible se côtoient.

Les parents de Soley ( qui se prononce Soleil ), trois mois, apprennent le diagnostic de leur fille malade : un cancer très grave. Tout le reste de la courte vie du bébé va se passer dans des hôpitaux, entourée de sa famille et des soignant·e·s. La scénographie, un ring de boxe nous rappelle la violence du combat. C’est un huis clos à cinq personnages. Une narratrice, Sarah Eskenazi parfaite, nous permet de prendre la distance nécessaire. Romane Noulé et Julien Massetti incarnent les parents de Soley avec une grande justesse, beaucoup de générosité et une émotion jamais complaisante, ce qui est la difficulté absolue de leurs rôles. L’histoire du couple va être absorbée, bouleversée par ce deuil. Les deux autres comédiennes, Marine Manec’h et Yelu Bao,  formidables elles aussi, incarnent d’autres personnages qui gravitent autour d’eux.  Les changements, les déplacements se font à vue : tout concourt à donner une urgence supplémentaire de vivre, de dire, d’aimer dans ce temps qui est compté.

Il me semble très judicieux d’avoir osé incarner la petite fille : le petit être, un lange vide manipulé avec précaution et tendresse par les comédiens, nous touche et nous fait réaliser ce que signifient concrètement les perfusions, les examens, les soins si lourds de chimiothérapie à un être minuscule qui devrait grandir et non pas lutter ni souffrir. Et puis Soley est là sans y être, comme un souvenir, sans bruit, elle n’existe que par eux. La mémoire de sa présence est le début d’un autre combat pour sa maman qui boxe parfois sa colère et son désarroi, les manques d’empathie auxquels elle a pu se confronter, la peur qu’on oublie son enfant mort. Chloë nous parle du temps du deuil, et de ce qui a profondément changé en elle, des destructions personnelles que cela a engendré, de sa reconstruction.

Pour accompagner cette histoire, Martial Briclot installe grâce à son univers musical plutôt pop, des respirations, une ode à la vie par le chant, la voix et les instruments.

Je suis sortie du théâtre, émue mais optimiste. Chloë, la jeune maman aura mis du temps à parler de cette épreuve, mais son récit, sans nous épargner, nous donne espoir. Le spectacle pose bien évidemment des questions existentielles. Il n’est pas juste, non, que ce tout petit être ait si peu vécu et tellement souffert. Mais en y réfléchissant, je me suis dit qu’il y a tant d’enfants maltraités, non désirés, rejetés, tués chaque minute dans le monde … Alors notre consolation après ce spectacle, est de comprendre que Soley a été désirée et aimée si fort et que même si l’amour ne peut pas tout, ce lien d’amour, lui, est éternel, dans le cœur de ses parents et pour nous en tant que spectateurs. Car il faut bien l’avouer, à part le personnel médical, nous échappons la plupart de temps à cette réalité.

La force inattendue du projet est de se dire que des gens qui n’ont pas connue Soley, vont penser à elle et à tous ces enfants malades, et à ceux qui les accompagnent, tentent et réussissent aussi, à les soigner. Nous allons, après cette pièce, être, je l’espère, plus sensibilisés et intelligents quand nous seront confrontés à celles et ceux qui vivent ce deuil périnatal.  La vie de cette enfant a été emplie d’un amour absolu, celui qu’elle a donné et reçu.

Indéniablement cette expérience théâtrale devrait nous rendre meilleur.e.s et nous questionner sur notre capacité à aimer, car c’est finalement tout ce qui restera après nous, l’amour qu’on aura su donner.

Tous les vendredis et samedis à 19h du 3 janvier au 1er février 2025

Le Guichet Montparnasse 15 rue du Maine 75014 Paris

Compagnie les Wonderbiches

Tout ce que peut l’amour de Chloé Duperrin

Metteuse en scène Cécile PARICHET

Compositeur Martial BRICLOT

Avec Sarah ESKENAZI, Romane NOULÉ, Marine MANEC’H, Yelu BAO, Julien MASSETTI

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