Journal d’un vieux confiné… Jour 12

En cette période de confinement, mon ami Rodolphe Trouilleux, qui vient de rejoindre le blog vous fait part d’un journal imaginaire : « Journal d’un vieux confiné  »  Historien, auteur de nouvelles, conférencier, rédacteur au Journal Le Chat Noir, on me présente souvent comme le spécialiste de Paris secret et insolite, rappelant en cela mon livre éponyme. C’est un peu vrai mais Paris dans son ensemble me passionne depuis toujours. La ville d’hier et d’aujourd’hui, ses multiples histoires et faits divers occupent mon quotidien. Incorrigible piéton, je parcours les rues parisiennes en tous sens, et mes découvertes sont nombreuses. Qu’elles soient théâtrales, littéraires, gastronomiques, etc, les surprises sont souvent au rendez-vous et c’est un plaisir de les partager.

 

Douzième jour de confinerie

Là, je pouvais pas deviner qui y avait aiguille sous la roche, dans notre bel albume de mariage. Donc, on avait fait une belle photo avec tout le monde devant la mairie sur l’escalier, après le larguage de riz et un tas de paroles qui servent à rien. J’avais toujours mal aux pinceaux, c’est pour ça que sur la photo j’ai l’air un peu crispé. Maman elle et belle là-dessus, avec sa robe de la Redoute et son bouquet de fleurs. Sur nos alliances j’avais fait graver « à la vie, à la mort » avec la date de la cérémonie. Mon pote Dédé il était à côté de moi et près de ma mère, et l’autre côté, près de la Divine, y’avait ses vieux, lui l’air rigolard et elle du genre crispée du dentier.

Et là, là, et encore là, des vieux potes : Michel le bancal, Léon Foucheroux, l’équarisseur, mon vieux tonton, Olive, toujours souriante et moche comme jamais, à côté de son Jules, un gars des P.T.T. pas très fin dans ses remarques mais gentil – il lui a fait quand même six gosses ! – la concierge de l’immeuble où qu’on était à ce moment-là et puis, bon, je vais pas faire l’inventaire… De toute façon y’a bien la moitié de mort à l’heure qu’il est.Et tout ça avec des tas de mouflets. C’était gai, c’était un beau jour… Mais… ! Mais ? En regardant bien, y’avait un truc que j’avais pas compris tout de suite : mais pourquoi donc y avait des photos raturées, là, sur l’escalier, et là, et là sur des photos après ?

C’est là que j’ai vu le regard de Maman qui se sentait du genre pas fière. Elle en menait pas large on aurait dit. Alors quoi ? Je lui ai demandé pourquoi elle avait rayé les photos. Si c’était pas moi, c’était elle… ? En regardant bien sous les coups de crayons j’ai reconnu le beau Serge, ce gars qu’était si fringant et sacrément beau gosse comme au cinéma. Toutes les filles le regardait, c’est bien simple, et en plus comme il avait une belle position aux bureaux des allocs, y se la jouait pas mal. Moi je l’aimais pas trop avec ses manières des beaux quartiers – il était des Batignolles – mais c’était pas le cas de ces dames. C’est bien simple pendant la noce il avait fait le tour des gonzesses, des vieilles comme des jeunes, des belles comme des tapées. On aurait qui faisait son marché. En plus il causait bien, du genre caressant dans les mots, œil des velours et paroles glissantes.

Moi comme j’étais content je cherchais pas midi à dix heures comme on dit, j’ai repris deux fois du gigot, et trois fois des fayots. Tout ça bien arrosé. On a mis des disques, et on a dansé comme des tarés en picolant un peu. Un peu trop même pour le beau-père qu’avait si bien abusé de la boutanche qu’il s’était drapé en slip, dans une nappe du restaurant… Enfin tout ça c’était bien beau mais ça me disait pas pourquoi le Serge il était transformé en mort vivant sur les photos. Toutes abimées qu’elles sont celles où il est dessus, c’est pas croyable ! J’ai demandé à Maman qui m’a dit qu’elle me dirait le pourquoi du comment de la cause de ce truc.

Enfin, elle est pas à l’aise. Tout ça, ça m’a donné un coup de blouse. J’ai mis ma veste et ma casquette, j’ai rempli un ozvess et je suis sorti faire pisser l’Asticote. J’ai dit à Maman de sortir l’apéro des belles soirées. Trente ans ça vous arrange pas un bonhomme, ni une bonnefemme. On n’est plus garantis pièces te main d’œuvre mais on s’aime encore et ça tout le monde peut pas en dire autant. Mais faudra causer quand même de ces histoires de photos rayées, y’a quelque chose que je comprends pas. Y doit y avoir du beau Serge là-dessous, faut croire. Le pauvre mec il a mal fini : après avoir escroqué une rombière qu’était pleine aux as, il s’est barré dans les Indes pour ouvrir un restaurant Chinois. Il est mort écrasé par un éléphant à ce qu’on m’a dit. Triste fin pour un tombeur. Bon, c’est pas tout ça, je vais rentrer et sortir les chips aux légumes.

Pour la suite on verra demain.

rodolphe

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Historien, auteur de nouvelles, conférencier, rédacteur au Journal Le Chat Noir, on me présente souvent comme le spécialiste de Paris secret et insolite, rappelant en cela mon livre éponyme. C’est un peu vrai mais Paris dans son ensemble me passionne depuis toujours. La ville d’hier et d’aujourd’hui, ses multiples histoires et faits divers occupent mon quotidien. Incorrigible piéton, je parcours les rues parisiennes en tous sens, et mes découvertes sont nombreuses. Qu’elles soient théâtrales, littéraires, gastronomiques, la surprise est souvent au rendez-vous, et c’est un plaisir de les partager.

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