Edison, Westinghouse, Tesla : au nom du progrès. Choisir une pièce mise en scène par Maxence Gaillard dans son délicieux théâtre est le gage d’une soirée exceptionnelle. Devant un public ravi et une salle comble, c’est la guerre des courants qui se déroule sous vos yeux. Surgie de l’ombre, l’ampoule électrique illuminera le monde pour un « jour sans fin », mais vous découvrirez aussi le revers sombre de l’utilisation de l’électricité, quand celle-ci sert à tuer.
Le Lucernaire, écrin intimiste. Les premiers rangs du Théâtre Rouge du Lucernaire permettent une immersion parfaite dans le spectacle. Le public y est réellement dans l’atelier des inventeurs. Les costumes de Virginie Houdinière évoquent avec harmonie et puissance la mode victorienne. La robe magnifique de Madame Westinghouse en est un exemple de facture remarquable. Les étoffes et les couleurs se répondent et résonnent avec la scénographie intelligente et mobile de Georges Vauraz. Le mur-étagère escamotable est habité d’ampoules et d’éléments-clin d’œil à l’Histoire. Tantôt mur, tantôt cloison. Il permet aussi bien de curieuses allées et venues connues ou secrètes que des ouvertures de portes tonitruantes ou discrètes.
Deux couples et un jeune chercheur pas si fou que cela. Tels des startuppers du XIXème siècle amis au départ, les Edison, partisans du courant continu et les Westinghouse, défenseurs du courant alternatif, vont se confronter dans la course à la création de l’ampoule électrique. Ce sont surtout ces messieurs qui s’affrontent. Westinghouse avec sa figure solide incarne l’industrie, face à un Edison décontenancé qui utilise les médias et les procès pour discréditer son adversaire. Embauché chez l’un puis chez l’autre, le chercheur et humaniste Nikola Tesla vit beaucoup de ses brevets enregistrés par George Westinghouse.
Ombres et lumières : Une interprétation fine et sensible des personnalités et de leurs traits de caractères. Nous retrouvons avec bonheur certains comédiens que nous avions vivement appréciés dans le Roi des Pâquerettes, pièce sur la vie de l’aviateur Louis Blériot. Maxence Gaillard est cette fois Thomas Edison, d’abord fougueux puis inquiet face à son rival Guillaume d’Harcourt (George Westinghouse), dont l’apparente stabilité d’humeur peut parfois être mise à mal.
Outre ceux des trois hommes « phare » de l’histoire, d’autres niveaux de lecture sont possibles. Celui de la rue avec la figure du paria alcoolique et celui des femmes de ces hommes. Le condamné William Kemmler est interprété par Mathias Marty, qui en rend toute l’étoffe poétique aux éclairs d’humanité lucide. Femmes de l’ombre et soutiens indéfectibles, voici Mary Edison (la charismatique Lauriane Lacaze) et Marguerite Westinghouse (la puissante Aude Gogny-Goubert aux micro-expressions qui trahissent finement ses émotions). Cette dernière harangue son mari mari après qu’il ait malmené un contrôleur de train : « Si tu cesses de vouloir aller plus haut, ce sera le début de ta chute ». Défenseuse de l’ordre moral, elle a tout donné pour son « empereur de la lumière ». Militante de la liberté de vivre face à la peine de mort, Mary Edison tente de sensibiliser son mari à l’humanisme. Elle est une femme de contacts et de combats. Liens avec la rue où elle milite, avec Tesla qu’elle affectionne, et enfin avec les condamnés auxquels elle apporte une présence attentive. Son humanité rejoint celle désintéressée du brillant Tesla, qui nous est rendu plus vrai que nature par l’étonnant Romain Arnaud-Kneisky, si mesuré et précis dans son étude de la folie décalée du savant fou à l’esprit génial. Chaque expression ciselée du texte, que ce soient des traductions littérales ou des expressions françaises transformées sont un régal interprété avec son accent serbe et ses micro-expressions d’un naturel déroutant. Lorsque le même comédien est le contrôleur de train, il est tout autre dans ce rôle distinct.
Ce spectacle terriblement esthétique est vivant par son rythme, ses saynètes et rebondissements, mais aussi ses petits clins d’œil à notre époque. Ces décalages réjouissants qui évoquent aussi bien des slogans publicitaires actuels qu’une déclaration d’un chef de l’Etat provoquent les rires complices du public.
« Lumière ! » au Lucernaire jusqu’au dimanche 2 mars 2025
Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris
Réservations 01 45 44 57 34
Du mardi au samedi à 19h00
Le dimanche à 16h00
Durée : 1h20
Tarifs de 16 € à 32 €

(Partenariat=> Nous avons été invitées mais ça ne change rien, nous avons vraiment adoré puisque nous faisons l’article à la suite :)






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