Présentée pour la première fois en France, la pièce Killer Joe de Tracy Letts parvient à tutoyer les cimes de son adaptation ciné de William Friedkin, grâce à la mise en scène mordante de Patrice Costa et son casting aux petits oignons.
Killer Joe est la première pièce de théâtre de Tracy Letts en 1991, dramaturge, acteur et scénariste qui a obtenu le prix Pulitzer pour sa pièce August : Osage County, adaptée au cinéma en 2013. Et c’est justement l’adaptation de Killer Joe au cinéma sous la caméra de William Friedkin 20 ans plus tard, que la pièce éponyme se fait connaître en France. Letts y a d’ailleurs participé en tant que scénariste, réécrivant son thriller aussi noir que cruellement drôle. Il s’agit alors de sa deuxième pièce a être retranscrite sur grand écran pour Friedkin, la première étant un autre huis clos angoissant et paranoïaque, Bug.
Si la pièce, avant Friedkin, est quasiment inconnue dans nos contrées, un peu comme celle de La Corde qui revient au goût du jour actuellement au théâtre Marigny, tâchant de faire oublier le polar culte qu’en avait tiré Alfred Hitchcock, le film Killer Joe est encore dans toutes les mémoires. Par son casting de stars (Matthew McConaughey, Emile Hirsch, Juno Temple ou encore Gina Gershon), ses scènes choc (le pilon de poulet reste gravé dans les rétines à jamais), son scénario retors et son ambiance poisseuse et dérangeante, alternant violence tarantinesque et scènes de farce macabre façon Frères Coen.
En revenant au Texas, dans un décor de dinner en décrépitude, la pièce de Letts version française risque de ravir les fans du film, en quête des personnages névrosés, populeux et mythiques du film. Car tout est là : Sharla ouvre toujours le bal avec une fausse touffe pubienne (la pièce est déconseillée aux moins de 16 ans), le langage est toujours aussi cru, le tueur à gages Joe toujours aussi méticuleux et charismatique et la scène du pilon de poulet, est également de la partie, à vous faire voir KFC d’une autre manière.
Il fallait pour cela un quintet de comédiens qui n’a pas froid aux yeux, acceptant de se fondre dans ses personnages affreux, sales et méchants avec un bonheur non dissimulé. Vous avez aimé Olivier Sitruk tiré à quatre épingles dans Rupture à domicile ? Le voici en slip kangourou et marcel crades, ouvrant bière sur bière sans sourciller. Vous avez été emporté par le glamour de Pauline Lefèvre ? La voilà bimbo de pacotille outrancière et vénale. Benoît Solès, applaudi à tout rompre dans La Machine de Turing roule ici les mécaniques en santiags, muscles saillants et moustache vrombissante. Rod Paradot, découvert dans le film La Tête haute, quitte le théâtre de Florian Zeller où il a émerveillé le public, pour incarner une petite frappe égoïste, désireux d’éliminer sa mère pour toucher son assurance-vie. Enfin, Carla Muys, femme-enfant fatale dans tous les sens du terme, éblouit en Dottie à la blondeur faussement innocente.
Ce petit monde entraîne les uns les autres dans sa chute, eux qui espéraient faire une ascension sociale et s’extirper de leur fange par le meurtre. Les dés de la Fatalité se jouent d’eux avec un plaisir jubilatoire qui donne envie de revisionner le film de Friedkin pour replonger, en anglais cette fois, dans cette Amérique profonde et crépusculaire où l’on ne peut que perdre. America great again ? Pas cette fois, mais au théâtre, assurément !
Killer Joe, au théâtre de l’Œuvre (55, rue de Clichy 75009 Paris), du jeudi au samedi à 21h et le dimanche à 18h. Jusqu’au 4 janvier 2026.








